Mer. Un Grenelle bien iodé

Développer les énergies marines, créer une filière de démantèlement des navires, encourager la construction de cargos «propres» : ce sont quelques-unes des 600 propositions qui ont émergé du Grenelle de la mer. Au final, Nicolas Sarkozy devrait annoncer celles qu'il retient jeudi.

Développer les énergies marines.
Utiliser la houle, les marées, le vent, les courants et les différences de température entre la surface de la mer et le fond pour produire de l'électricité: c'est l'un des objectifs de ce grenelle de la mer. Un «plan énergie bleue» va être lancé et sera financé par l'Ademe. Avant 2020, le but sera de produire 6.000MW. Des installations pilotes vont être installées dans les Dom-Tom: trois sites d'hydroliennes, un site d'éoliennes flottantes, deux projets d'houlomotrices, un d'énergie thermique des mers et un dispositif de pompe à chaleur (destiné à la climatisation de l'hôpital de Tahiti). Un appel à projets sera lancé d'ici à la fin 2009.

Création d'une filière de démantèlement en France.
«Il y a des milliers de bateaux à démanteler, on va créer des emplois et développer du savoir-faire», a déclaré Jean-Louis Borloo, en annonçant la création d'une filière française de démantèlement et de construction des navires civils ou militaires en fin de vie. Il n'a pas donné de précisions sur le lieu d'implantation d'une telle filière. Un «Monsieur» ou une «Madame démantèlement» sera désigné(e) pendant l'été. «Il faudra bâtir un programme et désigner les lieux», a précisé le ministre du Développement durable. Cette question du démantèlement des navires en fin de vie est «un sujet mondial», a-t-il souligné, évoquant les péripéties du Clemenceau.

 

L'un des objectifs du Grenelle : produire 6.000MW grâce notamment aux éoliennes offshore. Photo EPA/MaxPPP

La mise en place d'une telle filière correspondait à une exigence très forte des ONG et des syndicats pour «qu'on ne puisse pas faire n'importe quoi, n'importe où», a-t-il rappelé.

Accord sur la pêche, une mission confiée à Le Pensec
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C'était le sujet de tensions entre les écologistes et les pêcheurs. Mais au final, un accord a été trouvé. Le thon rouge et le requin-taupe pourraient ainsi être classés parmi les espèces protégées de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction. Un classement qui permettrait d'encadrer la pêche de ces espèces, dont le stock est menacé.
Par ailleurs, Louis Le Pensec, l'ancien député du Finistère et ministre de la Mer sous Mitterrand, sera chargé d'une mission sur la pêche au chalut des espèces en eau profonde. Une technique qui, selon les défenseurs de l'environnement, dilapide la diversité de la vie sous-marine.

Des aires marines supplémentaires.
Un accord a également été dégagé concernant le développement des aires marines protégées qui devront représenter 20% des zones économiques exclusives contre 2% actuellement.

Des cargos à voile ?
Les cargos qui circulent sur les mers et océans sont responsables à hauteur de 4% des émissions de CO2, soit le double de l'aviation. Une réflexion devrait ainsi être engagée pour développer des «navires intelligents du futur», notamment écologiques, propulsés en partie par une voile géante. L'objectif: réduire la consommation de 20 à 30%.
Enfin, pour lutter contre le dégazage, le marquage des hydrocarbures, notamment par ADN, sera testé en 2009 par le Centre de documentation, de recherche et d'expérimentation sur les pollutions accidentelles des eaux (Cedre, basé à Brest) pour des résultats attendus en 2010.


La France redécouvre la mer

Séduisant sur le papier, ce Grenelle de la mer. Même si tout ne se fera pas en un jour et que beaucoup de décisions dépendront finalement de Bruxelles.

La mer est montée hier en plein coeur de Paris. Ils étaient tous là pour le grenelle (presque) final, piloté par un Borloo, heureux comme un poisson dans l'eau: représentants de l'Etat, des collectivités locales, syndicats, patronat, ONG. Une première: que Greenpeace ou d'autres ONG puissent parler avec les pêcheurs, ce n'est pas rien. Il y a peu encore, ils étaient prêts à se taper dessus.
Hier, c'était la déferlante: plus de 600 propositions ! «C'est touffu !» a admis Jean-Louis Borloo, avant de se plonger dans son catalogue bleu. Séduisant ce plan «énergies bleues» qui joue avec la houle, les courants, les marées. Séduisant ce navire du futur, le bateau intelligent, le cargo écolo. Comment dénigrer ces aires marines protégées ? C'est parti pour une filière de déconstruction des navires en fin de vie en France. La France bleue, la France pionnière : hier la France redécouvrait la mer !
D'accord, tout ça ne se fera pas du jour au lendemain mais un cap est fixé. Tout n'est pas rose pour autant. Pour la pêche - pardon la biodiversité - cela a coincé. Les ONG se battent pour défendre le poisson et les pêcheurs pour défendre l'homme...
 

Les ONG exigeraient même que la pêche rejoigne le giron de l'Environnement ! Ce n'est pas un hasard si Bruno Le Maire, le tout nouveau ministre de l'Agriculture et de la Pêche, s'est invité hier au Grenelle, pour défendre «ses» pêcheurs ! Bien évidemment, comme eux, il veut une pêche durable mais, prévient-il, «il y a une ligne rouge à ne pas franchir. Cette révolution de la pêche durable ne doit pas être supportée socialement et économiquement par les pêcheurs français !». On renvoie à l'automne les sujets qui fâchent, comme le chalutage en eau profonde, dont une mission sur le sujet a été confiée à Louis Le Pensec.

Des décisions qui dépendent de Bruxelles
Hier, on a fait dans le franco-français. Les ONG veulent sauver le requin-taupe pêché par six bateaux à l'Ile d'Yeu. Ça sert à quoi si les Espagnols et les Irlandais continuent à en pêcher plusieurs milliers de tonnes ? C'est à Bruxelles que tout se joue. Et pour le thon, c'est à l'international. Quoi qu'il arrive, la mer monte. Nicolas Sarkozy sera jeudi au
Havre. Il devait parler de réforme portuaire. Séduit par le Grenelle de la mer, il ira plus loin: c'est de l'ambition maritime de la France dont il sera question. Après avoir pris la vague verte, il va pouvoir surfer sur la bleue.

Isabelle Autissier. «Réconcilier la terre et la mer»

Qu'a permis ce grenelle ?
Le contraire de d'habitude! D'habitude, l'État mandate un ou deux spécialistes pour réfléchir à quelque chose, ces gens-là auditionnent à droite à gauche et rendent un rapport. Là, on avait tous les acteurs autour de la table, l'État étant un des acteurs. On donne aux gens non seulement la parole mais la réalité de la décision et de la négociation.

Quel était l'enjeu de votre groupe de travail, intitulé «La délicate rencontre entre la terre et la mer» ?
On ne peut pas parler du littoral simplement en imaginant que c'est un trait de côte. Le littoral va du haut des rivières jusqu'à la haute mer. C'est cette problématique de charnière, cette sorte de réconciliation entre la terre et la mer qu'il est important de prendre en compte. 80% de la pollution du littoral vient de la terre, via essentiellement les fleuves.
Un autre enjeu colossal est la pression humaine : le nombre d'habitants augmente deux fois plus vite dans les communes du littoral. Il faut articuler toute la ribambelle d'autorités du littoral avec ce qui se passe dans l'arrière-pays et jusqu'en haut des rivières. C'est une réalité qui n'a jamais été prise en compte.

Ce grenelle permettra-t-il de faire évoluer concrètement les choses ?
Nous avons fait plein de propositions, beaucoup de pistes ont été soulevées. La balle est dans le camp du gouvernement. J'ai senti de la part de Jean-Louis Borloo une vraie envie d'avancer. Seul regret, en gros la question était:«Politique de la mer dans les 50 prochaines années, vous avez trois mois». C'est énorme. Il y a beaucoup de sujets sur lesquels on aurait pu être plus performants et plus pointus si on avait eu un peu plus de temps.

Catherine Magueur
Le Télégramme - France - 11/07/2009

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