Vieilles coques. La Marine en première ligne

Alors que les coques militaires et civiles se dégradent à vue d’œil au cimetière marin de Landévennec, la Marine se veut rassurante quant à leur niveau de pollution effectif. Une position battue en brèche par les associations écologistes.

Au cimetière marin de Landévennec, aucun prélèvement d’eau ni de sédiment n’est réalisé sur zone. Le contrat de baie ne le prévoit pas. Des rondes régulières et des visites sont en revanche assurées par la base navale, qui vérifie l’intégrité des coques ainsi que les tirants d’eau. « Il n’y a pas de contradiction, pas de risque identifié à amarrer des vieux bateaux à cet endroit », commente le chargé de communication de la préfecture maritime, Bertrand Hudault. « Certes, l’état des navires se dégrade mais il ne semble pas y avoir d’incidence sur l’environnement. Aucun risque majeur pour la faune et la flore n’a été identifié par nos services. La Marine utilise depuis très longtemps cet endroit pour abriter ses navires usagers. Le site a été choisi pour ses atouts géographiques indéniables.

Aucune réflexion n’est actuellement engagée autour de ce cimetière de bateaux historique de la rade de Brest », confirme l’officier de la préfecture maritime. Selon le commandant de la base navale, Philippe Guégan, la situation très abritée du site limite le vieillissement des coques. « Idéalement, nous devrions les entreposer en fond de Penfeld, mais nous n’y avons plus de place ». Sept nouveaux navires seront désarmés à Brest en 2009 et cinq autres en 2010, dont la Jeanne-d’Arc qui n’ira pas s’abriter à Landévennec mais viendra s’amarrer à la place du Clemenceau ou à côté. « Justement, les prélèvements d’eau à proximité de l’ex-Clem’ n’ont pas révélé de substances nocives pour l’environnement », argumente le commandant de la base. « Il n’y a aucune raison de penser qu’il existe des sources de pollution sur le site de Landévennec ». Une certitude que sont loin de partager les principales associations de défense de l’environnement.

 

La peinture s’écaille de partout. Malgré des nettoyages réguliers, de la végétation se développe à certains endroits.

Ce qu’ils reprochent à la Marine

AE2D : « Conséquences néfastes et durables »
« Nous n’arrivons pas à savoir ce que la Marine veut faire de ces navires », se demande Christian Bucher, au nom de l’association Agir pour l’environnement et le développement durable. « Aucune date de démantèlement, pas d’échéancier en cours, aucune réflexion de stockage sans risque à long terme, un véritable désert. Les retards autour du Clemenceau seraient-ils la bonne excuse pour ne pas s’occuper de ces navires ? Même sans aucune analyse sur site, on peut avancer aujourd’hui que ces bateaux à l’abandon polluent assurément. La toxicité des antifouling utilisés jusque dans les années 80 par la Marine ne fait aucun doute, même à très faible dose. Cette toxicité prouvée, à maintes reprises, par la communauté scientifique a des conséquences néfastes et durables pour les organismes marins ».

Eau et rivières : « Une décharge à flot, à ciel ouvert »
Arnaud Clugery, délégué départemental de l’association « Eau et rivières » rappelle que ces bateaux sont amarrés dans un milieu globalement fermé. « Le pôle scientifique brestois a prouvé, depuis plusieurs années, l’évidente dangerosité des substances utilisées dans ces peintures antisalissure (antifouling). Il doit y avoir une concentration de métaux lourds à la verticale de ces vieux navires, à un endroit où passent tous les jours des bars, des saumons, des anguilles et autant d’espèces qui viennent se nourrir ou se reproduire dans l’Aulne. Mais à force de les voir dans ces virages, on a l’impression que ces bateaux font littéralement partie du paysage. Or, si l’on y réfléchit bien, il s’agit bien d’une décharge à flot, à ciel ouvert. Et puis sur la forme, pourquoi ce que l’on interdit ailleurs pourrait être autorisé à cet endroit ? Où est le principe d’équité ? L’État et la Marine seraient-ils autorisés à être les derniers des Mohicans en matière de décharge

Greenpeace : « L’État se doit d’être exemplaire »
François Chartier, chargé de campagne Océans pour Greenpeace, regrette que ces bateaux ne soient pas stockés en bassins fermés, qu’ils ne soient pas traités dans des délais raisonnables. « Ces zones d’estuaire sont extrêmement sensibles. Évidemment, sans mesure, il est difficile d’identifier et de connaître la nature du risque. La Marine ou l’État se doit de vérifier l’impact sur l’environnement immédiat. La question ne se posait probablement en ces termes il y a un siècle, du temps de la marine en bois, à une époque où l’industrie n’avait pas imaginé de tels produits empêchant la vie de se fixer sur les coques. L’État se doit d’être exemplaire, jusqu’à son activité militaire qui, en France, comme dans beaucoup d’autres pays, réussit à passer à travers les mailles du filet ».

Robin des Bois : « Cette situation ne peut plus durer »
« C’est un site sous-marin potentiellement pollué avec les peintures antifouling qui recouvrent les coques de ces bateaux », réagit le porte-parole de l’association Robin des Bois. Jacky Bonnemains préconise « un protocole d’échantillonnage des sédiments et une intercomparaison avec d’autres sites de la rade de Brest. S’il est constaté un dépassement significatif, les sédiments devraient être dragués par aspiration et traités à terre. Cette situation ne peut plus durer. Landévennec est soumis à un engorgement du fait de l’interdiction légitime d’immersion et de sa réputation de cimetière marin bien établie sur le littoral français, au point que la mairie de Bordeaux n’a pas hésité à y envoyer le Colbert. Le démantèlement des petites unités pourrait être organisé in situ dans des conditions maximales de sécurité environnementale qu’il reste à définir. Il est urgent qu’un appel d’offres, y compris à l’international, soit lancé pour les plus gros navires ».

Un Long fleuve pas si tranquille


Les coques stationnées dans le cimetière marin de Landévennec continuent de vieillir dans leur havre de paix, à l’entrée de l’Aulne. Le cocon est chahuté par les associations écologistes, qui dénoncent la lente dégradation de ces coques militaires et civiles, au cœur d’une zone dite sensible et protégée (Natura 2000). Certaines de ces associations s’étant d’ailleurs mises en travers de la route de l’ex-Clemenceau...
 

(Photo d’archives Le Télégramme)

Landévennec : le maire réclame la Jeanne !

La Jeanne-d’Arc au cimetière de bateau de Landévennec : cela aurait été le jackpot pour la petite commune située à l’entrée de la presqu’île ! « Nous avions imaginé, après le départ du Colbert, dans le sillage du Clemenceau, l’arrivée de la Jeanne-d’Arc », commente avec enthousiasme Roger Lars, maire depuis 1983. « Nous savons, surtout depuis l’arrivée du Colbert, que les vieilles coques connues attirent beaucoup de visiteurs qui viennent spécialement les voir à Landévennec. J’apprends que la Jeanne sera plutôt amarrée dans la rade militaire à Brest mais vous savez, d’ici 2010, il va y avoir beaucoup d’eau à couler sous les ponts et dans l’estuaire de l’Aulne...
Pour ce qui est de la pollution éventuelle, je crois qu’il faut faire entièrement confiance à la Marine sur ce sujet. Les militaires ne sont pas des irresponsables ! Si nous avions le moindre doute, jamais nous n’aurions soutenu l’existence de ce cimetière à bateaux depuis la dernière guerre. Vous verriez comment le site est triste les années sans bateau ! ».

Stéphane Jézéquel
Le Télégramme - Brest - 14/01/2009

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