Cimetière marin. Décharge en zone protégée

Une demi-douzaine de coques militaires et civiles vieillissent au cimetière marin de Landévennec, dans les premiers virages de l’Aulne. En plein site remarquable, à l’entrée d’un fleuve réputé pour la richesse de sa biodiversité.

Peintures écaillées, coques rouillées entreposées là depuis plusieurs années et sans doute pour longtemps, vu le retard accumulé dans le traitement des vieux navires. Parties prenantes du paysage, les coques du cimetière marin ont pris un sérieux coup de vieux.
L’endroit est magique, paisible et impressionnant à la fois. La lumière y est étonnante. Le coup d’œil de la route qui mène à la presqu’île de Crozon, et surtout du fameux belvédère de Landévennec, fait partie des « must » à ne pas manquer en Bretagne. On y trouve aujourd’hui les navires qui servaient de brise-lames à l’entrée de la Penfeld, à l’endroit du futur port de plaisance de Brest et le majestueux Colbert, rapatrié de Bordeaux avec ses 180 m de long. Impossible de remonter jusqu’au sillage du premier navire amarré là, à l’abri des verdoyantes collines de la presqu’île. C’est comme si la Marine utilisait le site depuis toujours.
 

Si le cimetière marin de Landévennec a encore fière allure du haut de son fameux belvédère, le tableau est nettement moins réjouissant au ras de l’eau...

Impact écologique, atout touristique
Choisi, à l’origine, pour sa situation abritée des vents dominants et sa grande profondeur, le site est, sur le plan écologique, l’un des plus sensibles de la rade de Brest. Sur le plan touristique, les avis divergent. Il y a ceux qui continuent de penser, comme Roger Lars, maire de Landévennec, que ces vieux bateaux complètent idéalement un paysage déjà exceptionnel. D’autres, au contraire, préféreraient un coup d’œil débarrassé de ces vieilles coques en attente de démolition. La dégradation régulière de ces navires, le décollement des peintures au-dessus ou en dessous de la ligne de flottaison inquiètent les écologistes. Alors que l’on connaît aujourd’hui la richesse et la diversité de cette entrée de fleuve, maintenant que l’on constate les retards accumulés dans le traitement des vieux navires, est-il judicieux d’y stocker ces navires abandonnés ? « Mais où vaut-il mieux les mettre ? », entend-on dans les coursives de la préfecture maritime de Brest.

En zone Natura 2000
Sur le plan écologique, ce cimetière marin est situé aux portes d’un écosystème que les scientifiques qualifient de remarquable et sensible. Le parking à vieilles coques est ancré au cœur d’une zone Natura 2000, au titre de la directive « oiseaux ». Etonnamment, la deuxième directive « habitat » qui concerne l’ensemble de la zone environnante, n’y est pas appliquée, le périmètre du cimetière militaire étant précisément exclu.
Peu sujet au brassage de la houle, ce mouillage est, en revanche, balayé par des courants qui peuvent, lors des plus grandes marées, décoller la couche de sédiments s’accumulant dans le fond. Que trouve-t-on justement au droit de ces navires amarrés ? Qu’indiquent les analyses d’eau et de sédiments ? Rien du tout, puisqu’aucun contrôle n’est réalisé sur le site. « Nous procédons à des contrôles réguliers dans toute la rade, mais pas là », explique-t-on en préfecture maritime. « Il n’y a pas de contradiction, pas de risque identifié à amarrer des vieux bateaux à cet endroit », ajoute le capitaine de frégate chargé de la communication, Bertrand Hudault.
« Évidemment, sans mesures, il est difficile d’identifier et de connaître la nature du risque », pique François Chartier pour Greenpeace-France, actuellement concentré sur le démantèlement des navires de pêche.
« L’état des coques recouvertes d’algues, sous la ligne de flottaison, montre combien les peintures antisallissures ne sont plus actives », relativise le commandant de la base navale de Brest, Philippe Guégan.
Un point de vue que réfute catégoriquement Christian Bucher, de l’association brestoise Agir pour l’environnement et le développement durable (AE2D) : « Même sans analyse, on peut avancer aujourd’hui que ces bateaux à l’abandon polluent assurément. La toxicité des anti-fouling utilisés jusque dans les années 80 par la Marine ne fait aucun doute, ne serait-ce qu’à très faible dose ».
« Il s’agit bien d’une décharge à ciel ouvert », appuie Arnaud Clujery, de l’association Eau et Rivières, très attentif au devenir de l’Aulne. « Pourquoi ce que l’on interdit ailleurs peut-il être autorisé à cet endroit ? L’État et la Marine seraient-ils les derniers des Mohicans en matière de décharge industrielle sauvage ? ».

Démanteler sur place ?
Pour Jacky Bonnemains, de l’association Robin des Bois, il faut démanteler les plus petites unités sur place, à flot. Une idée qui n’est pas pour déplaire aux défenseurs de la création d’une filière locale, l’association AE2D qui s’oppose au départ de l’Ex-Clemenceau pour l’Angleterre. Mais la solution semble difficile à mettre en œuvre in situ, selon le préfet maritime Anne-François de Saint-Salvy.
Et si la clé de cette fameuse filière de démantèlement attendait paisiblement dans les méandres de l’Aulne, plutôt que sur la piste d’envol d’un porte-avions surmédiatisé...

Stéphane Jézéquel
Le Télégramme- Finistère - 14/01/2009

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