Malade des pesticides, je brise la loi du silence

Il y a cinq ans, Paul François, agriculteur en Charente, a été victime d'une grave intoxication au pesticide. Depuis, il se bat. Pour recouvrer la santé. Pour inciter les agriculteurs à se protéger. Et contre les firmes chimiques. À l'occasion de la semaine sans pesticides, il témoigne.

'Ma vie a basculé le 27 avril 2004, à 40 ans. Ce jour-là, la chaleur cogne sur les 240 ha de mon exploitation céréalière, à Bernac (Charente). Après avoir pulvérisé sur mes cultures de maïs un désherbant chimique, je veux vérifier que la cuve ayant contenu le produit a été bien rincée par le système de nettoyage automatique. Quand j'ouvre le récipient, les vapeurs du Lasso (nom commercial de l'herbicide, fabriqué par Monsanto), mises sous pression par la chaleur, surgissent et me chauffent tout le corps.

Dans les minutes qui suivent, je ressens des nausées. Je suis admis aux urgences. Je perds connaissance. Je suis hospitalisé quatre jours. Un cauchemar : je crache du sang, je souffre de violents maux de tête, de troubles de la parole, de la mémoire et de l'équilibre. Après cinq semaines d'arrêt maladie, je reprends le travail. Le 29 novembre, grave rechute : je tombe dans le coma à la maison. S'ensuivent sept mois rythmés par les hospitalisations, les transferts de service en service, les examens, les comas à répétition...

Les médecins sont perplexes : ils ne s'expliquent pas la persistance des troubles plusieurs mois après l'inhalation accidentelle du Lasso. Différentes pistes sont tour à tour étudiées, puis écartées : dépression, maladie mentale, épilepsie... Un médecin m'a même soupçonné de me « schooter » à l'herbicide !

La Mutualité sociale agricole (MSA) refuse de classer mes problèmes de santé en maladie professionnelle. Je l'attaque en justice. Le 3 novembre 2008, le tribunal des affaires sociales d'Angoulême me donne raison : il reconnaît que je souffre d'une maladie professionnelle causée par mon « gazage » à l'herbicide Lasso, retiré du marché français en 2007. Il a fallu que je me batte, que j'apporte des preuves scientifiques. Un labo indépendant a analysé le Lasso. Outre sa matière active herbicide, il contient un solvant. Un an après mon accident, ces deux molécules sont présentes, à doses très élevées, dans mes urines et mes cheveux. Mélangées, elles constituent un cocktail beaucoup plus redoutable pour la santé que chacune séparément. Elles interagissent sur l'organisme, se stockent dans les graisses et sont progressivement relarguées dans le sang, écrit dans son rapport le professeur en toxicologie Jean-François Narbonne. C'est l'explication de ma longue maladie.

Mon procès a révélé au grand jour que les fabricants de produits phytosanitaires sont autorisés par la loi à garder secret tout ingrédient qui entre à moins de 7 % dans la formule. J'apprends aussi que les tests pour homologuer les produits portent sur chaque composante, mais ne mesurent pas la toxicité du mélange. J'ai porté plainte contre Monsanto. Les fabricants ne disent pas tout sur la dangerosité de leurs produits. Si j'avais su que le Lasso était à ce point volatil, si cette propriété avait été indiquée sur l'étiquette, j'aurais mis un masque avant d'ouvrir la cuve.

Je me bats pour une jurisprudence qui protège les agriculteurs. Ils sont les premières victimes des pesticides. Ils sont davantage touchés que le reste de la population par les cancers, les maladies de parkinson ou d'alzheimer. Les médecins des services de neurologie, néphrologie (reins), immunologie, me l'ont dit. Pour ne pas être accusés de pollueurs ou d'empoisonneurs, les arboriculteurs et les viticulteurs n'ont pas osé se protéger, comme la MSA le préconise, dans des scaphandres de cosmonaute.

Il faut briser la loi du silence : la France est le troisième pays utilisateur de produits phytosanitaires dans le monde et nous ne serions qu'une petite dizaine d'agriculteurs reconnus en maladie professionnelle ? Les agriculteurs ne doivent pas culpabiliser d'avoir utilisé des produits phytosanitaires. Ils l'ont fait pour répondre à la demande de la société d'avoir une alimentation abondante et à un prix abordable. Ils utilisent des produits homologués. Ils n'enfreignent pas la loi.

Si on continue à pratiquer une agriculture intensive avec des pesticides à haute dose, on va dans le mur. Je suis favorable à une agriculture qui utilise les techniques de l'agriculture biologique en complément des techniques conventionnelles. Si on veut produire 100 % bio, il faut soutenir un immense effort de recherche pour créer des variétés résistantes. En attendant, on a encore besoin de la chimie pour nourrir la planète. À condition de prendre toutes les précautions nécessaires et que les firmes donnent toutes les informations sur leurs produits. Aujourd'hui, je vais mieux. Pour moi, l'essentiel, c'est de passer le plus de temps possible auprès de ma femme et de mes deux filles.

Recueilli par Xavier BONNARDEL.
Ouest-France
- 27/03/2009

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