Erik Orsenna : « L'eau, c'est Dr Jekyll et Mr Hyde ! »

De l'Australie asséchée au Bangladesh inondé, de l'Inde qui se réchauffe au Jourdain qui s'épuise, l'écrivain a effectué un tour du monde de l'eau, rencontrant paysans, scientifiques, hydrologues...

Erik Orsenna. Écrivain et académicien. Après son Voyage aux pays du coton, il s'intéresse dans un livre documenté et vivant à la ressource la plus précieuse de la terre : l'eau.

Le manque d'eau risque-t-il d'entraîner le monde à sa perte ?
Mais le monde ne manque pas d'eau ! Avec le réchauffement climatique, qui augmente le taux d'humidité dans l'air, la quantité d'eau tombant sur terre pourrait même être plus importante. Seulement, le réchauffement accentue aussi les extrêmes. Ceux qui ont beaucoup d'eau en auront encore plus, ceux qui en manquaient encore moins ! Il n'y a pas UNE, mais DES crises de l'eau ! Il y en a soit trop, soit pas assez. Ajoutez à cela le fait que les populations vont croître, cela va être terrible. D'autant plus que l'assainissement ne suit pas. Dieu a envoyé la pluie, pas les tuyaux...

Quels sont les problèmes que cela pose ?
Un habitant de la Terre sur deux vit sans système d'évacuation. Beaucoup d'êtres humains doivent se contenter d'une eau non potable, contaminée. Cela entraîne des épidémies de choléra, une maladie mortelle causée par une bactérie présente dans l'eau. En ce moment, le choléra fait rage au Zimbabwe et au Congo. Dans les bidonvilles de Calcutta, le problème est endémique.

Quels sont les endroits les plus exposés aux problèmes de l'eau ?
Près de nous, le Maghreb. Il tombe de moins en moins d'eau sur le pourtour méditerranéen. Dans 30 ans au Maghreb, il y aura 20 % d'eau en moins, alors que la population aura doublé ! La deuxième région sensible est celle du Nil. Dans 25 ans, 320 millions d'habitants, Égyptiens, Éthiopiens et Soudanais auront besoin de ses ressources. Comment autant d'hommes vont-ils se partager un seul fleuve ? Cette zone est observée à la loupe, il risque d'y avoir des guerres de l'eau. Enfin, l'Inde et le Bangladesh concentrent les risques.

De quelle façon ?
Au nord de l'Inde, les glaciers himalayens fondent l'été. Ils alimentent des fleuves importants, comme le Brahmapoutre, le Gange, l'Indus, juste au moment où leur débit est le plus faible. Avec le réchauffement, la fonte pourrait se produire l'hiver, et causer des inondations. Alors que l'été, si les glaces ont été épuisées, les fleuves pourraient ne plus avoir plus suffisamment d'eau et cela engendrerait une sécheresse. Quand on sait que l'eau des fleuves descendant de l'Himalaya alimente la Chine, l'Asie du Sud est, et au total 40 % de la population mondiale... À l'est de l'Inde, la mousson compensera peut-être, mais à l'ouest... En plus en Inde les nappes phréatiques s'épuisent car l'agriculture pompe trop d'eau. Le sud de l'Inde et le Bangladesh manquent d'eau.

L'Inde manque d'eau, avec toutes ces images d'inondations qui nous parviennent ?
Les chutes d'eau sont mal réparties dans le temps. En quelques mois pendant la mousson, dans certaines régions, il peut tomber jusqu'à 12,50 m d'eau ! A comparer avec les 1 000 mm qui tombent sur Brest... Mais ça ne sert à rien, ça cause des effondrements, des ravinements. On alterne les périodes d'inondation et de sécheresse, des calamités terribles. Et c'est la même chose pour la Chine. L'eau, c'est Docteur Jekyll et Mister Hyde ! C'est pour ça que c'est le plus beau des personnages.

Quelles sont les solutions ?
Il faudra inventer des solidarités régionales. C'est déjà le cas. Ainsi, Barcelone fait venir de l'eau de Marseille. Les très autonomistes Catalans appellent Madrid à l'aide ! Entre le Nord de l'Inde qui a de l'eau et le Sud qui en manque on est en train de creuser des canaux. Les usines de dessalement de l'eau de mer, les barrages offrent aussi des solutions.

Les barrages sont fortement contestés.
Moi-même, à une époque, j'étais contre un barrage sur le fleuve Sénégal. Aujourd'hui, je dois reconnaître qu'il a permis de réguler les crues, éviter les morts qu'il y avait du fait des inondations. Prenez le barrage des Trois Gorges, en Chine, tellement décrié. Il va fournir autant d'électricité que tous les barrages français. À sa place, quelle source d'énergie aurait-il fallu utiliser ? Le nucléaire ? Le charbon, qui pollue terriblement ?

Vous faites aussi état d'expériences très originales.
Au Chili, pays aride mais brumeux, on étend de grands filets à brouillard, qui captent l'humidité. Cela permet à de nombreux villages d'avoir de l'eau ! En Inde un chercheur français, David Beysens, le « pape de la rosée » a mis en place une technique de récupération de la rosée. Dans un village du Nord-Ouest, au Gujarat, de grandes feuilles de plastique sont étendues sur les toits. Elles permettent de récupérer jusqu'à 110 litres d'eau par jour ! Ça paraît dérisoire ? Cela a changé la vie des habitants du village.

L'avenir de l'eau, Fayard, 403 pages, 22 .

Recueilli par Florence PITARD.
Ouest-France - 30/11/2008

retour page "Presse"

retour page d'accueil