Hartlepool se résigne à l'arrivée de l'ex-Clemenceau

L'ancien porte-avions français sera démantelé à proximité de cette ville anglaise. Malgré les emplois promis, ce n'est pas l'enthousiasme.

« Le matin, il y a une odeur lancinante, ça sent les ordures », soupire Maxine. Du doigt, la jeune femme désigne les collines sombres à quelques centaines de mètres de son pavillon coquet de Seaton Carew, dans la banlieue d'Hartlepool. C'est le site de stockage d'amiante de l'industriel Able UK. Son chantier de démantèlement de vieux navires se trouve non loin de là, sur la rivière Tees.

Hartlepool est une ville industrielle sans charme particulier de 86 000 habitants, plantée au nord-est de l'Angleterre. Ici, l'arrivée du Clemenceau et de ses 700 tonnes de matériaux amiantés n'enthousiasme pas grand monde. « Nous sommes inquiets pour nos enfants », confie Alan, accoudé à la table d'un pub, de sa voix rocailleuse.

Création d'emplois
Pourtant Able UK l'a promis, les choses seront faites dans les règles. Le porte-avions sera démantelé en cale sèche, l'amiante traité selon les procédures légales. Reste l'inquiétude. En 2007, la société a dû payer 22 000 livres (24 500 €) d'amende pour un désamiantage bafouant les règles de sécurité.

 

Jean Kennedy, opposante résolue à l'arrivée de l'ex- « Clemenceau », devant le chantier de démolition de l'industriel Able UK. : Karine Le Loët.

Du passé pour le maire d'Hartlepool, Stuart Drummond : « Du moment que les autorités sanitaires ont donné leur aval, nous soutenons le projet. Il va créer des emplois. » Able UK promet d'employer une soixantaine de salariés supplémentaires pour démanteler le Clemenceau. Et plus encore si les contrats se multiplient.
Actuellement, l'entreprise emploie « entre 250 et 500 salariés », selon son PDG, Peter Stephenson. Elle s'est spécialisée dans le recyclage de plateformes pétrolières, de bâtiments industriels et de navires.
Avec seulement 4,5 % de demandeurs d'emploi, Hartlepool reste relativement épargnée par le chômage qui touche la région du Yorkshire. Mais elle craint l'arrivée de la crise et le ralentissement de l'activité industrielle. Les emplois promis par Able UK sont les bienvenus.

Poignée d'opposants
Aujourd'hui, seule une poignée d'opposants, les « Friends of Hartlepool » mène une bataille légale contre Able UK. « Le Clemenceau est né à Brest, il devrait mourir à Brest », martèle Jean Kennedy, femme de tête de l'association.
Les « Friends of Hartlepool » assurent avoir réuni 5 000 signatures contre l'arrivée du Clem'. Autre son de cloche dans le bureau du maire : « Je n'ai reçu aucune lettre contre la venue du navire », affirme Stuart Drummond.
Pour beaucoup, l'affaire du Clemenceau confirme juste ce qu'ils savaient déjà. « On est la poubelle du monde, estime Alan. Démanteler le Clemenceau ici, pourquoi pas ? Mais alors il faudrait renvoyer les déchets d'amiante vers la France. »

«On a peut-être ouvert la boîte de Pandore »

Trois questions à Geoff Lilley, conseiller municipal indépendant d'Hartlepool.

Quelle est votre position?

Je n'ai plus d'illusions. Le Clemenceau va venir et c'est légal. Ce qui m'inquiète, c'est qu'on a peut-être ouvert la boîte de Pandore. Désormais, Able UK va pouvoir démanteler des navires de plus en plus nombreux et de plus en plus gros. Ce n'est pas bon pour l'image de la ville et c'est dangereux. J'aurais voulu qu'on leur impose des restrictions sur le type et le nombre de navires qu'ils peuvent accueillir.

Pourquoi est-ce dangereux ?

Parce que même si la procédure de désamiantage est très sécurisée, nous nous retrouvons ici avec une grande quantité de déchets toxiques incompressibles. Les enfants de nos enfants vivront encore avec. Hartlepool! paye déjà aujourd'hui lourdement l'héritage post-industriel. Ici, nous avons l'un des plus forts taux de cancers en Grande-Bretagne.

Faites-vous confiance à Able UK ?
Si le permis de construire pour la cale sèche a mis tant de temps à être accordé, c'est que beaucoup d'organisations de haut vol comme English Nature, l'Agence de l'environnement, se méfiaient d'Able UK. Pour l'instant, elles vont garder un śil vigilant sur ses activités, Mais combien de temps cela durera-t-il ? Il faudra rester attentifs.


« Nous représentons une option sûre »

Trois questions à Peter Stephenson, PDG d'Able UK.

Pourquoi avez-vous remporté le chantier du Clemenceau ?
Nous avons l'expérience, la réputation et nous avons su proposer à la France un prix compétitif [environ 10 millions d'euros, N.D.L.R.]. Par ailleurs, nous représentons une option sûre. Nous allons démanteler le bateau en cale sèche et non dans une rivière, limitant ainsi les risques de contamination.

Pouvez-vous assurer que le désamiantage ne posera pas de risques pour la santé et l’environnement ?
L'amiante va être placée sous deux épaisseurs de plastique et enfouie. C'est aujourd'hui la méthode certifiée la plus environnementale. La vitrification qui est parfois employée pour traiter l'amiante demande un traitement à haute température qui consomme beaucoup d'énergie. Nous, nous acheminons les déchets dans un rayon de deux kilomètres de notre site. Nous consommons donc peu de carburant.

Combien allez-vous créer d'emplois ?

Pour mener de front le démantèlement du Clemenceau et celui des quatre navires américains que nous avons encore sur le site, nous emploierons 200 personnes, contre 130 à 140 aujourd'hui. Le chantier devrait durer environ onze mois. Le Clemenceau pourrait nous ouvrir la porte de contrats futurs et nous permettre encore d'embaucher.

Karine LE LOËT.
Ouest-France - Brest - 31/01/2009

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